Lettre à Francois GABART.

Uhainaren Ohana – la famille de la mer.

Par Peyo LIZARAZU

 

  

Cher Francois,

 

On ne se connait pas mais je veux t’écrire. Je dois t’avouer n’avoir suivi le Vendée Globe qu’avec peu de régularité, surtout à partir du moment où mon amie Sam abandonna au large du Portugal. Je t’écris car j’ai eu la chance et le bonheur d’écouter tes réponses à des questions posées en direct, certaines intéressantes, d’autres clairement mesquines, le lundi 28 Janvier dernier, sur une chaine de radio nationale à une heure de grande écoute, à peine 24 heures après ton retour sur terre. Tu sembles gérer toutes ces remarques et questions avec autant d’intelligence que celles dont tu as fait preuve pour arriver premier aux Sables d’Olonne. Je te souhaite la bienvenue sur la terre ferme !

 

Je vais me permettre de résumer certaines de ces questions et surtout tes réponses pour profiter de leur limpidité afin d’essayer d’apporter un peu de lumière sur des débats qui activent le milieu du surf  international depuis un peu plus d’un an au sujet des grosses vagues.

Comparaison n’est pas raison. Je n’essaie pas de comparer la voile en solo et le surf, c’est inutile. Cependant, je trouve dans les propos communiqués durant cette émission de radio un parallèle intéressant entre la navigation en solitaire et le surf.

 

Une auditrice commença d’abord sa question en saluant ta performance  « humaine ». Elle continua ensuite en suggérant ce que j’ai ressenti comme une opposition entre cette performance humaine  et ta formation d’ingénieur, ta préparation physique pointue, tes outils de communication modernes disponibles à bord, les dernières technologies de construction des bateaux.  Tu avouas d’abord avoir froncé les sourcils à l’écoute d’une telle question. Merci pour ton honnêteté. La question qui était plus un commentaire acerbe, te fut résumée ainsi par un animateur présent sur le plateau : « que se passerait-il si les bateaux n’étaient pas équipés d’ordinateurs, s’il fallait naviguer au sextant ?» En voilà une belle question ! Ta réponse fut remplie d’une lumière qui fait habituellement bien défaut dans ce genre de situation. Tu répondis, entre autre, en posant toi-même une question : « A-t-on envie d’aller faire des Vendée Globe et naviguer dans les mers du Sud comme il y a 20 ans avec une part d’aléatoire qui peut nous pousser à risquer notre vie ? » Tu répondis très clairement à cette question en indiquant que tu « préférais les conditions et la technologie actuelles ». Tu continuas en disant « ne pas avoir envie de faire autrement », et que « si c’était diffèrent, ca irait beaucoup moins vite. »

 

Un auditeur en remis une couche en fin d’émission sur le même sujet suggérant de la pointe des lèvres une opposition entre le fait d’être scientifique et navigateur. Tu venais de quitter l’émission de radio avant sa fin lorsque ton parrain des mers, Michel DESJOYAUX, prit ta défense de la plus belle des manières. L’animateur indiqua que de nombreuses questions des auditeurs faisaient référence à ton profil scientifique qui semblait s’opposer au fait d’être un navigateur compétent. Certains osèrent même demander avec un peu de naïveté si le Vendée Globe était devenu une épreuve facile grâce à la technologie moderne.

Pourquoi les Français ont-il la critique aussi facile, le dénigrement systématique du vainqueur,sans connaitre les conditions de l’expérience exceptionnelle que tu viens de vivre ? Nous sommes Français, enclins à tomber dans le romantisme et dans le « c’était mieux avant…. » quand la navigation se faisait sans technologie ni ordinateurs. Quelle blague ! J’ai commencé ce blog au moment du départ du Vendée Globe en novembre dernier. J’ai profité de ce premier blog pour rappeler l’histoire de Donald CROWHURST mais aussi de Bernard MOITESSIER durant le Golden Globe Challenge, ancêtre du Vendée Globe fin des années 60. Que tous les romantiques de la voile à l’ancienne aillent se faire du bien en découvrant ou relisant cette histoire.  Pour moi, chaque expérience, prise dans son contexte, est remarquable, celle de Bernard MOITESSIER comme la tienne. J’ai raconté cette anecdote du Golden Globe Challenge car je trouve qu’il est important de ne pas oublier le passé pour mieux vivre leprésent. Tu sembles, toi aussi ne pas oublier le passé, quand tu rappelles que les conditions de vie en mer pendant le Vendée Globe sont difficiles, les périodes de sommeil saccadées, mais somme toute, que ton séjour autour du monde était certainement plus agréable au niveau sommeil comparé à l’époque où l’homme, durant la préhistoire, devait rester en alerte permanente, étant chassé par des animaux sauvages.

 

 

Depuis un an, le petit groupe des surfeurs de grosses vagues est confronté à des commentaires équivalents : «  A quoi bon cette technologie », « c’était mieux avant ». Deux approches du surf dans les grosses vagues sont mises en opposition, régulièrement, subtilement.  D’un côté, une vision traditionnelle et romantique du surf de grosses vagues à la rame – quand les vagues sont « soit disant » prises à la seule force des bras. De l’autre, le surf tracté permettant au surfeur de s’élancer sur une vague à l’aide d’un jet ski. Cette technique de surf, initiée au début des années 1990 par Laird HAMILTON, a permis de gravir des « Everest des mers ». Les premières images diffusées frappèrent avec une violence inouïe, l’esprit des spécialistes, pas encore habitués à voir des hommes sur des vagues d’une telle dimension.

Nous avons aussi en France, nous avons notre « Everest des mers », sur la Côte Basque, au large de la Corniche entre Hendaye et Saint Jean de Luz. C’est Belharra. Un  nouvel « Everest des mers » est apparu aux yeux du grand public depuis quelques mois et encore ces dernières semaines : Nazaré au sud de Porto. Je parlerai de Nazaré dans un prochain post. A Belharra comme à Nazaré ou Hawaii, ou ailleurs encore, des observateurs essaient d’opposer cette approche traditionnelle du surf – à la seule force des bras – à ce surf tracté par des engins nautiques motorisés.

 

Il n’y a aucune raison d’opposer le surf à la rame dans les grosses vagues et le surf en jet ski. Chaque approche est complémentaire. Le surf de grosses vagues a commencé dans les années 60, à Hawaii, avec des pratiquants pionniers qui ne pouvaient compter que sur la seule force de leurs bras. A partir des années 90, l’évolution technologique apportée par les jets ski a permis de chevaucher des vagues d’une taille alors impensable. Depuis 2010, on assiste au retour du surf à la rame. Mode dictée ou vraie volonté, une chose est certaine, les surfeurs à la rame d’aujourd’hui ont une approche bien différente de celle de ces surfeurs des années 60. Elle se trouve à mi-chemin, entre cette pratique ancestrale et cette révolution technologique représentée par le surf tracté. Que ceux qui adulent ces surfeurs à la rame des années 2010 pour mieux les opposer aux surfeurs tractés par un jet ski sachent que les jets skis sont présents en permanence pour sécuriser ces surfeurs à la rame.

Qu’en penses-tu Francois ? Tu te lancerais en slip tout seul en partant de la cote avec ton tronc sous le bras ou utiliserais-tu les moyens modernes à ta disposition en les assumant ?

 

Que ceux qui essaient d’opposer ces deux approches se rendent bien compte que ces discussions sont inutiles. Il est inconcevable d’affronter de telles vagues sans assistance. Je préfère disposer de la technologie pour garantir le niveau de sécurité maximum, tout comme les navigateurs du Vendée Globe n’iraient pas risquer leur vie sans les derniers équipements de pointes disponibles à bord. Une chose est certaine, si la taille d’une vague n’est pas une fin en soi, les limites physiques de l’homme font que les plus grosses vagues ne peuvent être surfées qu’à l’aide d’un jet ski.

 

Merci Francois pour ta lumière et bravo encore ! Et que ce Vendée Globe 2012/2013 s’achève sans perte humaine.

 

 

 

 

http://www.franceinter.fr/emission-le-telephone-sonne-le-vendee-globel-arrivee-ce-week-end-des-premiers-navigateurs-aux-sables

 

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